02.04.2008

Chine: Jeux Olympiques ou tyranniques?

772533361.jpgLa flamme est partie pour faire son tour du monde après avoir transmis son feu au brasier olympique juste devant la Cité Interdite. Dans quelques mois, pendant l’été, se dérouleront donc les 29èmes Olympiades à Pékin, en Chine. Une manifestation sportive et humaniste qui se voit de plus en plus controversée, le pays hôte et les valeurs olympiques ayant réputation d’être opposés. Avant que l’événement sportif ne commence, il est important, je pense, de revenir sur les points principaux qui excitent les commentateurs internationaux, et sur les perspectives d’avenir possibles pour le pays de feu Mao.
Ce qui froisse les détracteurs de l’accueil des JO en Chine, et à raison, c’est bien entendu les énormes carences dont souffre le pays en matière de Droits de l’Homme, de liberté et de tous leurs dérivés. Il n’y a qu’à revenir sur la sanglante répression (ou, ne mâchons pas nos mots, le massacre) perpétrée sur la place Tienanmen en juin 1989. Aujourd’hui encore, des mères essayent de comprendre afin de faire le deuil de leur fils, tandis que d’autres personnes sont soit incarcérées, soit torturées, soit assignées à résidence.
C’est le cas notamment d’un jeune homme, cloîtré chez lui depuis mai 2007 pour avoir commis un crime atroce : il a osé diffuser sur Internet un résumé des commémorations de Tienanmen. La machine de censure chinoise a moyennement apprécié son geste « anti-social » et le jeune homme est privé de sorti et voit des gardes de la SSP (la police spéciale chinoise, en gros l’équivalent d’organismes philanthropes comme la Stasi ou le KGB) patrouiller nuit et jour sous sa fenêtre.
Reclus entre ses quatre murs, il a filmé la vie extérieure avec une caméra, voyant les gardes dans la rue, ou les observer prendre en filature sa petite amie, à l’aller et au retour de son travail (cette femme est, petite précision, elle aussi assignée à résidence maintenant). Le prisonnier n’est cependant pas complètement coupé du monde ; il a une connexion Internet… ultra-surveillée et avec laquelle il ne faut pas espérer donner suite aux requêtes comme « liberté », « démocratie », si on les tape sur Google. Signalons au passage l’acte de fieffé collabo de Yahoo, qui a transmis aux autorités chinoises les coordonnées d’un internaute qui aspirait un peu trop à fouler une terre libre… Condamnation à 8 ans ferme.

Mais revenons à notre détenu à domicile. La deuxième raison pour laquelle il garde encore quelques contacts est qu’une loi oblige le gouvernement chinois à laisser les reclus dans son cas avoir des échanges avec des journalistes étrangers. Mais une fois la visite terminée, le journaliste est soumis à un méticuleux interrogatoire des membres de la SSP. Une liberté de la presse intègre.
Ce jeune homme a récidivé avec défiance en participant à une réunion à Bruxelles par webcam pour dénoncer les problèmes en Chine et il a cette fois-ci été incarcéré à la vieille méthode. On comprend qu’il est vital de museler tous les éléments perturbateurs à l’approche des JO.
On voit donc, mais ce n’est pas inventer la poudre que d’énoncer ces faits, qu’en matière de liberté d’expression, la Chine est un pays prospère. Outre les détenus, les assignés à résidence et les victimes de torture pour subversion politique, c’est tout un peuple qui subit une censure très contrôlée. La banque d’informations accessibles sur le web est sévèrement tronquée et les médias classiques ne sont pas en reste. La diffusion du soulèvement au Tibet est un bon exemple : on sélectionne les scènes où les Tibétains s’attaquent aux banques et aux commerces d’innocents (qui n’hésitent pas à cautionner le meurtre de quelques individus si ça peut ramener l’ordre) et on prend soin de ne diffuser qu’elle. La sinisation du Tibet se faisant petit à petit, il n’est pas difficile de trouver des patriotes pour jouer les acteurs, d’autant plus que le nombre de moines chinois augmente depuis quelques années. On n’hésite pas non plus à copier les méthodes de nos RG en déguisant des policiers en manifestants furibonds. Classique. Les JO seront diffusés avec un léger différé de l’ordre d’une minute à une minute trente, histoire d’éluder toute manifestation fâcheuse. Dans les cybercafés, des affiches dissuasives préviennent à l’entrée l’usager qui aurait la langue trop bien pendue. Pour le reste, la Chine bénéficie de tous les aspects du régime communiste utopique : culte de la personnalité, parti unique, incitation à la dénonciation de son prochain…

La perception des ressortissants Chinois en France est étonnante à notre regard : nous ne ferions que de la propagande en déformant les faits. Là où nous leurs parlons de leur gouvernement qui bafoue les Droits de l’Homme, ils disent se sentir libres. Beaucoup trop fiers de leur pays, on peut comprendre leur point de vue : ils sont soumis à une censure si bien orchestrée qu’elle en devient presque inconsciente, elle rentre dans les mœurs collectives. La culture chinoise y est également pour beaucoup, et ils sont beaucoup trop fiers de voir leur pays se démarquer, après le déni dont ils ont fait l’objet ; les analystes ne les voyaient devenir réellement importants qu’en 2096, la Chine resterait jusque-là une nation de ploucs incapables… qui développent des trésors de contrefaçon et de copie/innovation (grandement aidée par la propriété privée et intellectuelle à la chinoise : la technologie est à tout le monde, donc à personne). Les Chinois souffrent en fin de compte du même mal que les Français lors de la guerre d’Algérie : une désinformation constante qui déforme insidieusement la réalité.

Viennent ensuite toutes les considérations qui touchent le reste du monde : quelle position adopter ? quelles actions mener ?
En attribuant les jeux, le CIO a fait un pari couillu : on donne les JO à la Chine, et elle honore sa part du deal en faisant des progrès en matière de droits humains. Naïveté ? Excès de confiance ? Quelle est la définition des droits humains en Chine avant tout? Entre 2001 et aujourd’hui, la situation n’a pas vraiment bougé. La ligne d’argumentation du CIO est aujourd’hui de laisser venir, laisser faire, que les progrès vont venir.
Certes, les JO peuvent apporter du bon. Mais aussi du mauvais. Et dans un régime comme la Chine beaucoup de mal. De nouvelles infrastructures, mais pour combien de paysans expropriés ? Un pays avec des villes clean et bien famées, mais pour combien de clochards et de prostitués emprisonnés ? Bref, Hu Jintao va certainement se frotter les mains ainsi que les dirigeants provinciaux, mais les classes sociales défavorisées risquent de bien raquer.

Quid de l’Europe et des Etats-Unis ? On sait qu’Angela Merkel s’engage beaucoup mais comme d’autres elle n’est pas favorable au boycott, qui pourtant pourrait être un symbole. Mais les boycotts précédents n’ont eu qu’une portée symbolique selon les détracteurs de la méthode et ne truanderaient que les sportifs, hors de question pour d’aucuns de salir l’image canonique des Jeux. Que fera Sarkozy, se demandent les Français. Le pauvre va se retrouver avec les couilles dans un étau, en pleine présidence de l’Union Européenne à ce moment-là.
S’il agit en bon toutou de Bush, il saura que son maître n’est plus celui du monde comme naguère, que les Chinois (annoncés comme le « péril jaune » il y a une cinquantaine d’année) sont entrés en scène. Croissance à 12 %, des tonnes de devises américaines dans leurs coffres, une population importante, tout cela conduisant à une influence politique considérable (qui aurait suffi à refroidir les mouvements de résistance au Myanmar).
Agir pendant les Jeux est délicat dans la mesure où la marge de manœuvre est étriquée, d’autant plus que c’est une goutte d’eau. On ne pourra pas changer un pays fort de plus d’un milliard d’âmes, si imbues de la gloire et de l’élévation de leur pays, avec une action si concentrée temporellement. C’est une influence à l’échelle générationnelle que nous avons besoin pour espérer faire bouger les choses, mais aussi l’instauration de règles ; Droits de l’Homme et habeas corpus sont absents du vocabulaire chinois. Education, changement des mœurs… les douze Travaux d’Hercule. Une action envisageable serait de prendre en grippe l’économie en mettant la pression sur les partenariats, comme pourrait par exemple de la part du groupe français Thalès. Mais gare à ne pas se méprendre sur celui qui y perdrait le plus…

La Chine pourra toutefois conserver une inertie dans l’amélioration (en fard de la réalité) qu’elle apporterait éventuellement après ces jeux. En effet un nouvel horizon proche se profile : l’exposition universelle de Shangaï 2010. Quant à un vrai changement en Chine, si l’on doit en observer un de caractère mélioratif, il n’interviendra sans doute pas avant 30 ou 40 ans…